mercredi 28 mars 2012

CHRONIQUE :
DISIZ - LUCIDE

« C’est une bonne période pour rapper » affirme Disiz. Un énoncé aussi simple que parfaitement adéquat aux jours inquiets qui rythment notre quotidien dans l’hexagone. Je ne vais pas pointer du doigt les disfonctionnements de notre système mais il va sans dire que les thèmes se dessinent très vite sur les lèvres de nos rappeurs les plus lucides. Lucide, c’est aussi le nom de ce nouveau Disiz, un maxi qui traduit le désir de l’Artiste de revenir kicker face à une concurrence qu’il estime corrompu par l’or et l’argent. A l’annonce de sa sortie, je vous avoue avoir eu du mal à cacher mon enthousiasme mais, au sortir de cette analyse, vous admettrez peut-être, comme moi, qu’il convient de tempérer un peu son excitation...

« Toussa Toussa », titre mis en avant pour la mécanique promotionnelle de cet opus, laissait augurer le meilleur pour ce retour de La Peste. Instru bondissante et intelligente, diatribe divertissante sur la vénalité de quelques rappeurs du game - je ne suis pas certain qu’il ait voulu cibler un Artiste en particulier - Disiz s’offre quelques phases brûlantes sublimées par un refrain efficace. Du grand Disiz, celui qui sait signer son engagement d’une plume aussi fine que cocasse. La superficialité des emcees, un sujet qu'il poursuit dans « Moïse » : « Les rappeurs parlent de capitaux, on a tous capitulé ». Le titre est assez musical, hormis, peut-être, son refrain chanté, qui pêche dans sa justesse. Disiz s’inscrit dans le processus entamé par Kery James lors de son « Retour du Rap Français » avec l’objectif de revenir à un hip hop délivré de ses artifices. Le final, habilement orchestré, est assez percutant et montre que l’Artiste, même revenu à sa première panoplie de rappeur, sait réutiliser judicieusement le fruit de ses expériences passées, avec Peter Punk ou Rouge à Lèvres notamment.

« J’ai la haine », par exemple, alterne samples robotisés, beat métronomique, relents techno et séquences guitares. On sent le rappeur très concerné par la musicalité de sa démarche, même si le titre s’avère assez expérimental, ce qui bride un peu l’écoute et le rend moins séduisant. L’aspect saturé, parfois brouillon, du morceau, restitue bien la colère du personnage et son engagement. A noter, quelques références à de vieux titres comme « Je pète les plombs », preuve que Disiz, s’il va de l’avant, n’est pas du genre à renier son passé, comme beaucoup de musiciens. En revanche, la posture victimaire adoptée par l’artiste m’agace par moments. « Mon Amour » est assez rock, et, une fois de plus, très musical. Un titre à l’intérêt relatif mais qui se laisse facilement écouter. « Un frigo, un cœur et des couilles » bénéficie d’un socle instrumental soigné avec des sonorités très 90’s et s’impose comme le manifeste, et meilleur titre, de cet album : « La dernière fois, mon fils rentre de l’école, me dit : papa, reprend le rap et lâche le rock’n’roll ». Et l’aventure est en marche.

« Bête de Bombe 5 » est, à mon sens, la grosse déception de cet EP. Le titre part un peu dans tous les sens. Instru qui fait trembler les enceintes, dans la logique de « Bête de Bombe 4 », punchlines saupoudrées d’égotrips, je lui préfère de loin la spontanéité des Good Fridays comme l’excellent « Le Poids d’un Gravillon », titre dont la valeur dépasse aisément le simple exercice de style. Eh oui, je milite pour un Disiz au rap pur, sans gimmicks outranciers ni fioritures d’aucune sorte. Juste un beat, du Kick et de l’amour ! Les deux derniers titres de cette galette sont un plus singuliers avec la participation des jeunes loups de 1995. Sans vouloir taxer Disiz d’opportuniste, il était évident que beaucoup allaient s’engouffrer dans le phénomène 1995 et ce featuring donne un certain cachet aux morceaux. « Valide » lorgne davantage du côté de Rouge à Lèvres avec la présence du phrasé si distinct de Grems sur fond de musique électro. Un beau bordel sur lequel viennent kicker Sneazzy et Nekfeu. L’exercice ne me transcende pas plus que ça mais m’arrache tout de même un sourire.

Et quand vient le moment du bilan, c'est malheureusement la déception qui prime. Mais, je dois reconnaître que les torts sont partagés sur ce coup-là. A l’inverse d'un Youssoupha, qui ne m'inspirait pas plus que ça avant l'écoute, puis qui m'a finalement scotché, j'avais placé le niveau d'exigence très haut, trop haut peut-être, pour ce nouveau Disiz. Je n'ai pas eu cette surprise qui m’illumine tant et fait l’excitant combustible de mon enthousiasme. Malgré tout, ce Lucide reste un bel EP, qui ne triche pas sur ses intentions. La motivation du retour dans le game de Disiz, c’est bien son amertume vis-à-vis de l’exploitation du rap aujourd’hui et son envie de le confronter à ses propres incohérences, sentiment qui s’avère effectivement on ne peut plus « palpable » à l’écoute de cette galette. La sortie de son prochain album, intitulé Extra-lucide et annoncé pour la rentrée 2012, devrait nous en dire un peu plus sur la pertinence de ce come-back dans le « rap jeu ». Je reste mitigé mais tout de même impatient.

Chronique proposée par Kevin
Contact : kevin@allglorious.com

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