lundi 23 janvier 2012

CHRONIQUE :
YOUSSOUPHA - NOIR DESIR

Voila, après plusieurs heures d’écoutes attentives, je pense avoir pu cerner ce nouvel opus intitulé Noir Désir, ainsi que l’essence de son auteur et interprète : le très en vogue Youssoupha. Propulsé par un buzz retentissant, musical et extra-musical - je parle de l’épisode Eric Zemmour notamment - le rappeur d’origine congolaise monopolise les pages et encarts depuis quelques mois. Mais est-ce le plus important ? Absolument pas. Le plus important reste que le rappeur s’accapare, également et à raison, le micro et la parole. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas entendu un rap aussi censé et accompli sur les ondes. Analyse d’une œuvre, que dis-je, d’un manifeste, et autopsie de son pygmalion : un homme à la plume éclairée qui se bat pour ne plus avoir à se battre.

De prime abord, ce qui marque chez Youssoupha, c’est la quasi absence de sonorités « mécaniques » et influences House ou Dirty South. L’Artiste se laisse bien aller à quelques élans Dubstep sur le titre « La vie est belle » mais sans en exagérer le caractère. Les instrumentaux sont classiques, sobres, mais bien pensés. Parlons de « La vie est belle », justement. Un titre fort, peut-être le plus puissant de l’album. Aussi censé que sombre, il brille parce qu’il définit véritablement ce qu’est le noir désir : cette envie, presque inavouable, cette espoir, presque extravagant, de pouvoir changer les choses, de croire qu’un jour la terre tournera sans heurts et sous l’impulsion d’une tolérance retrouvée. Une précision explicitée par la participation de Kery James et son éloquence vigoureuse en bandoulière. Parmi les pépites de cet album : « L’enfer c’est les autres » et « Bouche à oreille ». Le premier, construit autour du running word « j’en veux », est un titre introspectif qui, à bien des égards, me rappelle le « suicide social » d’Orelsan. Avec une sincérité presque dangereuse, Youssoupha se livre à une série de remarques rancunières qu’il ponctue de sa propre autocritique « Avant d’essayer de changer le monde, les gens et leur histoire, faudrait que je change l’enfoiré que je vois dans mon miroir ». Un titre qui met en exergue l’un des points forts de l’Artiste : le rappeur ne se contente pas de narrer l’étouffement de la France d’en bas sous la semelle des géants politiques et économiques. Il confronte également la banlieue, et les artistes qui la représentent, à leurs propres démons et imperfections : « J’en veux aux mecs de mon quartier sous alcool, qui bicravent dans le hall devant mes nièces qui reviennent de l’école… » . Le plaisir que j’éprouve à écouter « Bouche à oreille » est plus musical, relève plus de la forme que du fond même si le titre comporte son lots de punchlines efficaces.

Les autres satisfactions du disque ? Les singles « Irréversible » et « Menaces de mort ». Deux morceaux et deux instrus qui scotchent. Un peu d’egotrip, un peu de vécu, le tout savamment mixé et le résultat fait mouche. Sur chaque beat, Youssoupha prend position et défend les causes qui lui sont chères en rendant hommage au rap français engagé : de NTM à Orelsan en passant par Sniper. Le lyriciste est conscient que la listes des emcees engagés est courte et que le public à tendance à faire l’impasse sur les plus belles plumes du genre : « T’avais jamais entendu de rap français ? » lance t-il déconcerté ? « Si je rappe : retour aux pyramides, ils diront que je suis un illuminati » : Youssoupha n’a pas peur de pointer du doigt l’impuissance de son audience à décrypter et interpréter correctement le double langage des rappeurs lettrés.

Le rap c’était mieux avant ? Un constat qui se défend… Ou pas. Si Youssoupha rend souvent hommage au panthéon du genre, il sait aussi qu’il n’appartient qu’à lui de rouer de coups la maxime : « Viens on stoppe l’autotune, viens on chante vraiment » dit-il sur « Viens ». Les histoires d’amour, d’amitié, l’Artiste les relatent sur « Tout l’amour du monde » et son pamphlet sur le comportement de certaines femmes dans la relation amoureuse, et l’intro « L’amour » avec cette formule que j’ai beaucoup aimé : « A quoi ça sert de faire des maths si on ne peut pas compter les uns sur les autres ». A signaler la ressemblance frappante du titre « Dreamin » avec le « Where’d you go » de Fort Minor. Les deux instrus sont jumelles, et ce dernier semble avoir été samplé. Je ne me risquerai pas à parler de plagiat ou quoi que ce soit qui lui soit synonymes, personne ne connaît mieux les détails d’enregistrement que l’Artiste lui-même.

Il y a bien quelques écueils ça et là qu'il convient de signaler : l'album est peut-être un peu dense, 17 chansons, c’est long et ça ne facilite pas la concentration. La présence de Corneille est plutôt dispensable sur le titre « Histoires vraies ». Le disque manque également un peu d'efficacité, de musicalité, de potentiel radiophonique. Un peu d’hypercorrection et quelques maladresses grammaticales s’invitent également par ci par là, et le phrasé de Youssoupha manque parfois d’originalité dans sa diction, qui vient, par moments, flirter avec le slam, plombée par une certaine monotonie. Mais, rien de grave, des broutilles aisément perfectibles, nul doute que l’Artiste saura travailler cela.

« Nombreux sont les rappeurs, rares sont les lyricistes (...) Youssoupha, donne-leur des mots qui éduquent, des mots qui percutent, des mots qui ont un but. C’est mon souhait, ce que j’espère, est-ce un noir désir ? ». Et le sage Kery James, armé de son verbe philosophe, d’ériger Youssoupha en aède éclairé d’un courant qui, comme un comble, part à la dérive. Une voix singulière, un vocabulaire puissant, l’Artiste séduit parce qu’il laisse parler sa technique et sa raison. Les différentes affiches dévoilées pour les besoins de la mécanique promotionnelle du disque en attestent : Youssoupha sait s’amuser des mots et exploiter leurs richesses comme rarement un rappeur français l’a fait avant lui. Assez brave pour prendre le risque d’être parfois mal interprété ou mal compris de son auditoire, l’Artiste est conscient qu’il y en aura toujours pour confondre ses pensées et tordre son propos. Ce Noir Désir est une très belle pièce qui brille par son intelligence, son engagement et sa spontanéité. Remarquable.

Chronique proposée par Kevin
Contact : kevin@allglorious.com

1 commentaires:

  1. Il y a toujours moyen de perfectionner le truc, mais depuis Eternel Recommencement, Youssoupha fait son trou et avec Noir Désir, il creuse plus avec une pelle mais avec de la dynamite!

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